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Le séquoia de la N118 : vestige d’un paysage disparu

  • Photo du rédacteur: Charlotte Borow
    Charlotte Borow
  • 19 juin
  • 3 min de lecture

À chaque fois que j’emprunte la N118 vers le nord, je ne manque pas de me demander ce que fait ce séquoia géant à seulement quelques mètres de la glissière de sécurité.


Pourtant, autour de lui, rien ne semble pouvoir expliquer sa présence. Pas de parc, pas de château, pas même un grand jardin dont il serait manifestement l’héritier. Son port majestueux et sa taille imposante nous donnent cependant un indice : il était clairement là avant la route.

Il est le témoin silencieux d’un paysage disparu, du grignotage progressif des terres par les infrastructures, de l’évolution du foncier et des usages du territoire.

La pratique du paysage amène souvent à porter un regard différent sur ce qui nous entoure. Là où beaucoup ne verront qu’un arbre au bord d’une route, le paysagiste se demande pourquoi il est là, ce qu’il raconte, et ce qu’il a vu passer.


J’ai donc entrepris quelques recherches. Un simple détour par Géoportail permet déjà d’amorcer l’enquête. Je m’attendais à découvrir les vestiges d’un parc du XIXᵉ siècle, peut-être celui d’un château disparu, une histoire un peu romanesque comme les arbres remarquables savent parfois en révéler.


L’histoire est finalement plus modeste. Mais elle n’en est pas moins intéressante, car le paysage vernaculaire mérite lui aussi qu’on lui prête attention.



Une ferme prospère aux portes du plateau de Saclay

Le séquoia se situe sur la commune de Saclay, à proximité immédiate de l’ancienne ferme du Colombier.


Sous l’Ancien Régime et jusqu’au XXᵉ siècle, Saclay était un territoire agricole prospère, structuré autour de six grandes fermes. La ferme du Colombier comptait parmi les plus importantes. Son organisation en plusieurs ensembles bâtis témoigne encore aujourd’hui de son rôle économique majeur dans l’exploitation des riches terres du plateau.


Au cours du XIXᵉ siècle, les propriétaires modernisent le domaine. Une maison de maître est construite ou profondément remaniée, accompagnée d’un petit parc paysager de style anglais. Ce goût pour le jardin irrégulier, alors très en vogue, contraste avec la vocation essentiellement agricole de l’exploitation.


Aujourd’hui, cette maison est connue sous une tout autre forme : elle constitue le cœur de l’actuel hôtel Novotel Paris Saclay.


En observant certaines cartes postales anciennes de la ferme, il semble même possible de reconnaître notre séquoia sur le côté gauche des photographies. Si cette identification est exacte, l’arbre aurait donc été planté dans les dernières décennies du XIXᵉ siècle, période durant laquelle les séquoias géants connaissent un véritable engouement dans les parcs et jardins français.


Quand la route remplace le parc

Dans les années 1940, la ferme est toujours en activité. Son propriétaire, Charles Thomassin, alors maire de Saclay, est réputé être le seul habitant du village à posséder une automobile.


À cette époque, le domaine jouxte encore l’ancienne route de Paris à Rambouillet par Chevreuse. Cette voie, issue notamment du « chemin neuf de Bièvres », était bordée d’alignements d’arbres plantés au XVIIIᵉ siècle.


Comme dans de nombreuses régions françaises, les transformations routières du XXᵉ siècle vont profondément modifier ce paysage. Les élargissements successifs de la chaussée entraînent la disparition progressive des alignements historiques, rarement renouvelés après les abattages.


Le cadastre de 1976 permet de mesurer l’ampleur du changement. La nouvelle N118 remplace alors l’ancienne route et son tracé empiète directement sur les terrains de la ferme. Le virage actuel de la sortie 8 mord sur les anciennes parcelles du parc.


Le séquoia, autrefois planté au milieu d’une pelouse dans un jardin paysager, se retrouve soudain projeté au bord d’une voie rapide.


Son environnement a totalement changé, mais lui est resté en place (triangles verts ci-dessous) :



Un témoin silencieux

Les photographies aériennes permettent aujourd’hui de suivre l’évolution récente de l’arbre. On observe notamment une descente progressive de la cime à partir des années 2010, phénomène qui semble s’accentuer avec le temps.


La concurrence exercée par les arbres voisins, les modifications des conditions de croissance et les contraintes liées à sa proximité immédiate avec l’infrastructure routière ne jouent probablement pas en sa faveur.



Pourtant, ce séquoia constitue bien davantage qu’un simple arbre remarquable. Il est un témoin du paysage disparu du plateau de Saclay. Il raconte l’histoire d’une ferme prospère, d’un petit parc d’agrément du XIXᵉ siècle, de l’évolution des réseaux routiers et du grignotage progressif du foncier par les infrastructures modernes.


Visible chaque jour par des milliers d’automobilistes, il demeure paradoxalement presque invisible.


On ne peut s’empêcher de penser qu’une meilleure prise en compte de cet individu exceptionnel par les gestionnaires du territoire ne serait pas superflue. Lui qui n’avait demandé qu’à grandir paisiblement dans un parc anglais se retrouve aujourd’hui exposé aux nuisances routières, admiré furtivement depuis les voitures mais rarement regardé pour ce qu’il est réellement : un précieux fragment de paysage historique.


Sources

  • Archives départementales de l’Essonne, cadastres anciens

  • Photographies aériennes historiques (Remonter le Temps)

  • Google Earth

 
 
 
CB

© 2024 par Charlotte Borowczyk

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